Le blog de Estelle Delville

AU FOND DE CETTE FORET - TOURNÉE EN CORÉE

Tuesday 10 December 2019

J'ai tenté de faire un compte rendu exhaustif de ce voyage, de rassembler les événements, les dates, les rencontres. Mais, à la lecture de celui-ci, j'ai vite compris que cet angle d'attaque, très raisonné, très propre ne dressait pas, dans mon esprit, un tableau fidèle de cette expérience si singulière.
Après tout, un carnet de bord, c'est autre chose qu'un compte-rendu. C'est une sorte de témoignage, quelques notes d'un instant de vie que l'on souhaite garder en mémoire.
Je me permets donc de faire un compte-rendu simple et succinct pour avoir ensuite la liberté de faire part de quelques impressions et réflexions sur ce premier voyage au pays du matin clair.

Six anciens académiciens de la Séquence 9 se sont rendus à Séoul pour la reprise du spectacle d'Oriza Hirata : Au Fond de cette Forêt.
Ce projet, initié à Kinosaki au Japon, a permis la rencontre de dix-huit comédiens d'origine coréenne, japonaise et française.
Nous avons joué six représentations, réparties dans trois théâtre de Séoul et sa périphérie.
La reprise du spectacle s'est faite avec rigueur et bonne humeur devant un public pour le moins incrédule mais finalement enthousiaste.

Séoul la polymorphe

Séoul est une ville monstre : buildings, villages traditionnels et petits stands y cohabitent dans une sorte de chaos exaltant.
On ressent, dans cette ville, cette sensation vertigineuse de n'être qu'un point minuscule dans un espace immense et toujours en mouvement.
On est bousculé de partout : par les passants dans la rue, par le bruit continuel des klaxons et des publicités, par les odeurs tenaces de friture, de thé matcha et d'égout.

Certains immeubles se révèlent être de véritables pochettes surprises.

Au sous sol, on peut venir pousser la chansonnette en solitaire ou entre amis dans son box privé, ou encore se détendre dans un spa coréen. Sur tout un étage, on se plonge nu dans des bains brûlants puis on se retrouve en pyjama dans une immense pièce pour boire une bière, manger des œufs durs fumés, regarder la télé, dormir ou encore profiter de nombreux saunas passant de 40 à plus de 90°.

Aux étages supérieurs, on vient apprécier un bubble-tea dans un joli café ou manger (en trop grande quantité et trop épicé !), ou encore s'installer dans l'un de ces milliers de pub où l'on boit de la bière accompagnée de poulet frit tout en écoutant de la K-pop.

Ces immeubles là, vous les trouvez partout, les uns à coté des autres, se fondant dans la masse des grandes rues aux affiches luminescentes et multicolores.
Puis il y a les marchés couverts, où l'on vous dévisage au milieu des stands de poissons séchés, les centres de jeux, les parcs et les boulevards ornés de sculptures impressionnantes. C'est ce qui m'a le plus étonnée je crois : cette faculté à s'étaler sur des centaines de kilomètres, avec des paysages toujours changeants et toujours identiques, tout en ayant des milliers de points où la vie se concentre et vibre.

De nombreux auteurs que j'admire se sont amusés à cet exercice difficile : tenter de cerner l'âme d'une ville. J'ai essayé d'observer un peu avec mon regard d'étrangère, naïf et inexpérimenté.

Séoul est une ville jeune, multiple, qui se renouvelle sans arrêt. Elle ne garde presque aucune traces de ses racines ancestrales, tout a été détruit.
Sa culture est un magma d'influences imposées avec plus ou moins de subtilité, plus ou mois de force et d'histoires douloureuses. On sent le poids de l'histoire coloniale japonaise, la main mise des États-Unis sur l'urbanisme et la consommation (Starbuck est partout !).
Mais au fond, toutes ces influences ne sont qu'une grosse part du gâteau, recuisiné à la sauce coréenne, bien plus épicée ! L'âme est toujours là, insoumise, méfiante, engagée et bien plus "bordélique".. et ça fait du bien !
Je serais curieuse de revoir Séoul et si je le peux, je reviendrai. D'ici vingt ans peut être pour voir, entendre, sentir cette atmosphère si déroutante.

Sous le regard du metteur en scène

J'aimerais de nouveau parler du travail avec Oriza Hirata car il me questionne beaucoup.
Nous avons donc joué la pièce Au Fond de cette Forêt.
Dans ce spectacle, l'approche de la présence sur scène est très différente de ce que j'ai pu expérimenter jusque là. Elle demande une autre forme de rigueur, de précision, d'écoute.
Il s'agit d'entrer sur le plateau dans un état de détente (complètement neutre) qui permette à la fois une forte concentration afin de conserver le rythme imposé entre chaque réplique, mais aussi une ouverture aux flux d'énergie afin d'en conserver la vie et le naturel.
En France, nous apprenons à réinventer à chaque représentation, quitte à perturber un peu notre partenaire pour retrouver vie et plaisir, éviter à tout prix le confort et la mécanique. Nous aimons
sentir le danger. Nous avons peur de l'ennui.

Ici, l'individu ne compte pas. Ou plutôt, c'est l'ensemble qui fait la force du spectacle et qui en véhicule le sens. Nous sommes un orchestre qui respire à l'unisson.
L'énergie change à chaque représentation mais pas le rythme ; ni les notes d'ailleurs !
Les répliques conservent le même ton, les mêmes gestes les accompagnent.
C'est un exerce difficile pour les occidentaux, en théâtre je veux dire, (la danse ou la musique y parviennent parfaitement).
Je me surprends parfois à tricher, à changer l'intonation d'une phrase pour la sentir vibrer d'avantage en moi.
Oriza Hirata, notre metteur en scène, n'est pas dupe, je pense. Il voit nos petites incartades mais ne nous les reproche pas. Peut-être comprend-il cette différence qui va au delà du simple jeu d'acteur.
Elle témoigne aussi d'une façon d'appréhender le monde et la société : individuellement ou collectivement. Peut-être sait-il aussi que pour entrer dans son travail, nous avons besoin de construire notre propre chemin, en trichant un peu, à la française !

Quoi qu'il arrive, cette rencontre nous a fait grandir en tant qu'acteurs et individus.
Je suis sincèrement heureuse de partager cette expérience avec mes partenaires coréens et japonais. Nous avons conscience de nos différences, nous savons que nous n'avons pas la même façon de
fonctionner, mais je crois qu'un lien solide et sensible s'est tissé entre nous. L'aventure n'est pas finie, nous savons que nous nous retrouverons à Limoges pour jouer en mars prochain. Et nous avons bien l'intention de les accueillir avec la même chaleur et la même générosité que chacun d'eux nous a accordées !

Ce projet international a pu se réaliser grâce au financement de L'Institut français et de la Région Nouvelle-Aquitaine

Mon blog

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