Le blog de Hélène CERLES

CONAKRY-GUINÉE

Vendredi 17 novembre 2017

DE L'AEROPORT PARIS CHARLES DE GAULLE AU QUARTIER LA MINIERE, GUINEE CONAKRY

Lundi 30 octobre.

8 h du matin. Froid. Crachin.

Je porte mon grand sac à dos rose, dans le RER B morose. Petit sentiment de début d'épopée. J'arrive dans l’immense Aéroport Paris Charles de Gaulle. Le voyage commence là, dans ce non-lieu futuriste et aseptisé, aux infinis protocoles de contrôles. Déjà, j'hallucine un peu. Je retrouve mes compagnons d'aventure : Ashille Constantin, Romain Bertrand, Chrystelle Avril.

L'espace Duty Free exhibe ses produits de luxe dans une ambiance pailletée frôlant l'indécence. Nous pressentons le choc des contrastes. Et nous voilà happés quelques minutes de trop. Course contre la montre dans les larges couloirs blancs.

OUF.

Nous y sommes.

Moins une.

Transpiration.

Porte d'embarquement 33. Vol Air France AF0727 en direction de Conakry, Guinée.

Lectures des pièces écrites pour le Festival. Repas sous vide étonnamment mangeable. Cognac. Sieste. Atterrissage.

Nous voilà en Afrique. 32°C. Air étouffant. Odeurs de pots d'échappements, de feu de bois et de plastique brûlé. Je peine à respirer ces premières bouffées d'air, nouvelles. Alfadjo Balde, dit Oldo, qui s'occupe de la logistique du festival, est venu nous chercher. Nous sommes huit, plus nos valises, pour une vieille voiture cinq places. On se tasse, et c'est parti !

Vitres ouvertes, tubes des années 90' à la radio, nous nous étonnons de tout ce qu'on observe derrière la fenêtre, les sens aux aguets.

Le long de la route, des petites installations précaires et commerciales, incongrues. Ici, des dizaines de chaises hautes, côte à côte. Là, des matelas fleuris de style années soixante-dix sont entassés sur une bâche. Partout, des petits stands de fruits et légumes. Des pneus empilés et des voitures cabossées en réparation devant une cabane de bois et de taule : un garage automobile.

Puis un autre.

Et un autre.

Des femmes se font des tresses. D'autres cuisinent sur des braseros.

Ici, la vie semble se vivre à l'extérieur.

Un jeune homme nous crie « Foté ! » « Foté !» avec un sourire curieux et malicieux . « Foté » ça veut dire « blanc ». Et ce mot, on l'entendra souvent.

Nous suivons un camion blanc dont à l'arrière est inscrit « Bonne chance et n'oublies pas ta maman ». Ça nous fait sourire. Surtout au beau milieu de cette circulation chaotique où nous ne décelons ni panneaux, ni règles. À côté de nous, d'autres voitures, bondées, se rangent en files anarchiques. Et des motos, entres elles, se faufilent. Les casques ne semblent pas obligatoires. Des affiches incitent la population à arrêter l’excision des femmes. Ici, elles sont excisées à 99%.

Partout, des panneaux publicitaire de la société Orange, qui se félicite de la qualité de ses services en Guinée.

Des scènes se jouent toutes les deux secondes. Pris dans les embouteillages, dans le tumulte des klaxons et des conversations, nous observons, spectateurs.

Des femmes, portent sur la tête des bassines en plastique pleines de produits de première nécessité. Elle marchent sur la route, tentant de les vendre de fenêtres en fenêtres. Parmi elles, des enfants se frayent une place pour vendre de l'eau en sac plastique.

Au sol ces mêmes sachets d'eau vide, jetés là parmi mille autres détritus. La ville est très sale.

Le long des routes, des grandes tranchées a ciel ouvert, sans barrières, sans protection. Des égouts ? Oui. Nous apprendrons plus tard qu'ils causent de graves accidents.

Comment est-il possible de mourir aujourd'hui dans un égout ?

 

Malgré tout, la vie grouille autour de nous. C'est vivant. Incroyablement vivant.

Nous arrivons dans le quartier de « La minière ». On nous présente une grande maison, avec une petite cour intérieure. C'est la maison du festival, le « Studio Kirah ».

« Kirah », qui signifie « La route ».

 

FESTIVAL L'UNIVERS DES MOTS « NOS MIGR'ACTIONS »

Dès notre arrivée nous sommes répartis dans nos équipes de travail respectives :

Ashille travaillera sur Intérêts et contreparties, de Martin Bellemare (Québec), mis en scène par Jérôme Richer (Suisse).

Romain travaillera sur ZONE FRANC(H)E de Edouard Elvis Bvouma (Cameroun), mis en scène par Rouguiatou Camara (Guinée)

Je travaillerai sur Le Mamba bleu, de Stéphane Arcas, auteur et metteur en scène, (Belgique).

Nous sautons dans un train déjà en marche, puisque le travail a déjà commencé depuis une semaine ici.

Dans la maison, nous assistons aux allers-retours de gens d'ici et d'ailleurs. Les artistes du festival se croisent, se racontent leur journée. Car les différents groupes ne travaillent pas tous au même endroit. Romain travaillera à la « Maison des Jeunes » de Ratoma, tandis qu'Ashille et moi travaillerons au « Centre Culturel Franco-Guinéen » de Conakry. Nous sommes tous dispersés dans la ville.

Les guinéens nous accueillent franchement. Un grand « ça va ? », une bonne poignée de main, une bise, puis une tape amicale sur l'épaule : c'est le minimum pour se dire bonjour ici.

 

LA VIE QUOTIDIENNE

Premier matin. Nous devons nous rendre jusqu'à notre lieu de travail. Comment faire dans cette ville sans adresses apparentes ? Où nous n'avons aucuns repères ?

J’observe le ballet des voitures déglinguées. J'ai l'impression d'avoir le choix entre plusieurs aventures rocambolesques.

Choix n°1 :

Le taxi collectif (30 centimes d'euros) : le moins cher, le plus typique. Mais le chauffeur peut me demander de descendre à tout moment pour prendre d'autres passagers et aller dans une direction plus arrangeante. Je risque donc d'être déposée au milieu de nulle part.

Choix n°2 :

Le taxi moto (1,50 euro): le plus rapide, le plus fun et le plus efficace pour aller d'un endroit à un autre en évitant les bouchons. Mais le plus dangereux. Pas forcément recommandé par les Guinéens eux-mêmes.

Choix n°3 :

Les taxis « déplacements » (3 euros) : presque l'équivalent du taxi français. Un transport d’élite. C'est pas du jeu. Et puis ce n’est pas le plus rapide.

Nous optons pour le taxi moto. Sensation de liberté et d'exotisme. Je serre un peu trop fort la taille de mon chauffeur motard. On frôle les voitures dans un zig-zag de compétition. Et voilà deux heures de bouchons habilement évitées !

J'arrive au Centre Culturel. Nous sommes une équipe de cinq comédiens : Bolnda Keita, Fori Mohamed, Marie Louise Alidote, et moi même. Trois d'entre eux sont étudiants, le quatrième est professeur à L’Institut des Arts de Guinée. Les comédiens étudiants ne souhaitent pas tous se professionnaliser dans le théâtre. Ils disent chercher une situation stable et plus sûre pour leur avenir.Ils sont souvent amateurs ou semi-professionnels.

Deux scénographes, Lansana Guirassy et Adèle Vanhée, travaillent aussi sur le projet. Elle est étudiante à l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg, et lui étudie à L’Institut des Arts de Conakry. Sur chaque maquette, un duo de scénographe apporte sa contribution. L’un vient de France et l'autre est d'Afrique, ce qui permet une nouvelle fois une intéressante collaboration nord sud.

La pièce de Stéphane Arcas raconte le destin de quatre jeunes guinéens qui cherchent à quitter leur pays pour l'Europe. Une fois écartée l'idée de la traversée en matelas pneumatique – trop dangereuse – ils décident de monter un groupe de musique et de reprendre les tubes de Nirvana, afin de faire des tournées dans le monde entier et de voir devant eux toutes les frontières ouvertes. Ils répètent dans le centre culturel Belgo-Guinéen de Youkounkoun. Je serai la directrice. Une femme d'abord exaspérée par la présence envahissante de ces jeunes dans son théâtre, avant qu’elle ne se décide à les aider.

Durant cette première semaine, nous multiplions les lectures à la table, afin qu'elles deviennent les plus fluides possibles. En effet, elles sont laborieuses. La pièce évoque une culture grunge bien étrangère à la culture africaine. Des disparités de niveau dans le groupe se font voir.

De leur côté, Ashille et Romain s'attaquent plus rapidement au plateau. Le travail de défrichage de texte a déjà été effectué la semaine précédente. Ashille intègre rapidement le groupe de jeunes guinéens de son projet. Le metteur en scène place l’axe de la recherche autour d’un travail de choeur. Romain doit apprendre par coeur une grande partition. Il jouera un flic blanc cynique et raciste de la « brigade de refoulement », dans de longues scènes d'interrogatoires avec un clandestin.

A la pause de midi, nous allons vers une petite gargote au bord de la route. Avec mon groupe, nous mangeons au milieu des mouches, installés sur un petit banc de bois et une table de fortune. Une bâche nous protège du soleil. Nous mangeons avec les mains, de l'attiéké et des alokos (coucous de maniok et frites de bananes plantins). Nous sommes loin de nos normes d'hygiènes européennes, mais ça ne gâche rien à ces nouvelles saveurs.

Le soir, je rentre souvent en taxi. C'est l'occasion de discuter avec les guinéens de la situation de leur pays. Selon moi, une autre forme de colonisation a supplanté la première. Ce pays, extrêmement riche en ressources naturelles, est pillé par les grandes puissances du nord. J’apprends avec stupeur que la seule voie ferrée de la ville, qui transporte le minerai vers le port, a été financé par notre Boloré national. Toutes les richesses sont exportées. Les guinéens veulent tous quitter le pays.

Des centaines d'entre-eux migrent vers l'Europe, dans des conditions inhumaines. L'état laisse la ville en roue libre à de multiples niveaux, ce qui engendre désordre et corruption.

Une bonne partie des comédiens qui participent au festival sont logés dans le même quartier, à Nongo. À la fin de nos journées, nous nous retrouvons à la terrasse du « Tango », un restaurant du quartier qui devient vite la cantine du festival. C’est une autre occasion de se rencontrer et d'échanger sur nos impressions.

Cette première semaine me permet de réaliser qu'ici, le travail théâtral est toujours lié aux nécessités de la vie quotidienne et matérielle. Les comédiens de mon projet ont parfois leurs parents malades, et Marie-Louise souffre du paludisme. Coupures d’électricité, retards liés à la circulation laborieuse et aléatoire, absences : des contraintes très concrètes viennent parfois perturber les répétitions... Le théâtre ne peut pas être une priorité. Et c'est pourtant dans une très belle énergie, que plusieurs gens de théâtre oeuvrent ici pour faire une place à cet art, d'autant plus nécessaire.

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