Le blog de Nicolas Verdier

Carnet de bord en Géorgie

Mercredi 24 octobre 2018

Georgie #1

J’ai été invité par le Regional Theaters Poti International Festival, en Géorgie, afin de présenter le film de François Royet «L’Etoffe des rêves», la chronique d’une aventure théâtrale autour de Jean Lambert-wild et de la création de «Richard III - Loyaulté me lie».
Il n’est pas aisé de trancher, la Géorgie est-elle plutôt occidentale ou orientale ? C’est avec ce questionnement que je suis arrivé ici. J’y ai trouvé différents indices contradictoires, capables de brouiller les pistes. Tout d’abord l’architecture.
A Tbilissi, dans la capitale, on devine que les édifices sont le résultat d’un riche mélange de styles, d’influences et d’époques. Les Grecs, partenaires commerciaux et culturels de la Géorgie depuis l’Antiquité, ont laissé leur empreintes. L’Iran, la Turquie, pays limitrophes de la Géorgie et bien sûr la Russie ont envahi tour à tour partiellement ou complètement le territoire géorgien laissant, par l’usage des armes, eux aussi une trace reconnaissable. La langue géorgienne ne ressemble à rien de ce que j’avais pu entendre jusque là. Elle n’a ni les sonorités d’une langue romane, ni celles d’une langue slave ou arabe. Ses graphèmes non plus ne sont pas tirés d’autres langues reconnues. L’originalité de cet endroit et de la vie qui s’en dégage renforce ma curiosité. J’aimerai pouvoir parler cette langue pour me sentir moins étranger à ce pays.

Les premiers jours de ce séjour en Géorgie commencèrent donc à Tbilissi, où en plus des visites touristiques j’ai eu l’occasion de rencontrer certains artistes géorgiens, à qui j’explique ma présence en Géorgie et dont la curiosité qu’ils portaient à Jean s’est renforcée. L’intérêt artistique que Jean a pu laisser de ses dernières rencontres géorgiennes est bien vivant.

Géorgie #2

Le Regional Theaters Poti International Festival, fondé il y a quatre ans, est un festival dédié à tous les théâtres régionaux de Géorgie excepté celui de Tbilissi, la capitale. Des troupes et compagnies internationales sont également invitées tels que des artistes venant de la Lituanie, l’Estonie, la Pologne, l’Italie, les États-Unis d’Amérique. Une diversité étonnante vient composer le programme de ce festival. 

La ville de Poti est sérieusement mal en point, le centre-ville est en ruine. Les routes sont défoncées, il n’y a pas de centres commerciaux, mais plusieurs vieilles boutiques, les rues sont peu fréquentées.. Le dynamisme et la vie semblent tout simplement absents dans cet endroit. Le théâtre de la ville de Poti est fermé depuis quelques mois à cause d’un défaut de construction, alors qu’il a été inauguré il n’y a que quatre ans.
Malgré la fermeture de son théâtre, le festival a maintenu sa programmation. D’autres scènes ont été trouvées : sur la plage, sur les quais du port, dans les champs, à l’hôtel, dans des écoles, dans des musées... La mise en scène de certains spectacles a dû se réadapter à ce changement de conditions. La forte volonté des organisateurs et du public géorgien ont permis au festival de se réaliser, malgré ces conditions difficiles. Cette force et ce volontarisme, on peut aussi l’observer dans le « jeu » des acteurs géorgiens. L’énergie au plateau m’a semblé souvent soutenue. On peut ressentir une envie, peut-être un appétit exagéré qui peut à la fois saisir et assaillir un spectateur non habitué. Je me questionne sur ce qui motive les acteurs géorgiens à jouer. Je me dis qu’ils ont bien sûr le goût du jeu, mais peut être qu’il y a aussi un autre besoin. Ce pays est si différent de la France, le théâtre y a probablement un autre rôle que chez nous. Quel est l’enjeu ? Pour cette société géorgienne qu’est-ce qu’une pièce de théâtre porte comme enjeu ?
Je fréquente de plus en plus de critiques de théâtre, un métier dont j’ignorais la véritable nature. Je me questionne sur l’importance de leurs appréciations sur un spectacle. Quelle poids leur accorder ? Sont-ils les décideurs du théâtre géorgien de demain ? Sont-ils des guides ? Sont-ils véritablement utiles ? En réalité ces questions n’ont pas de frontières, qu’en est-il en France ?

Géorgie#3

Durant le festival de Poti, des Masterclass étaient organisées, l’occasion de découvrir par la pratique, les différentes approches de ce même art qui nous unissait tous dans ce lieu et en ce moment précis. En fin de programmation, un spectacle clef concluait ces dix jours de festival : «Dead Cities» On m’explique que, sans être nommée, c’est de la ville de Poti dont souhaite parler cette pièce. C’est une attaque lancée au maire, qui bien qu’invité, ne se rendra pas à la représentation.

C’est une pièce basée sur des documentaires et des interviews, parlant de villes en voie de disparition à travers des exemples tels quePompéi, Oradour-sur-Glane, Pripiat, Detroit et Neftegorsk, en voici le résumé :
«En tant que l'une des plus anciennes nations, nous sommes en danger de destruction. Le processus de destruction a déjà commencé il y a longtemps et, comme toutes les villes les plus anciennes, nous nous rapprochons également de la fin. Qu'est-ce qui peut accélérer, prolonger ou faire cesser ce processus? Voulons-nous survivre? Ou nous sentons-nous si fatigués que nous ne pouvons même pas attendre pour mettre fin à notre existence qui ne fonctionne plus? Quelle est la mère de cette immobilité et de cette inactivité extrêmement longues? Pouvons-nous survivre contrairement aux cités qui sont déjà devenues des fantômes et n’ont aucun signe de vie? Qui va assumer tout cela? Devons-nous croire aux héros nationaux? «Dead Cities» représente les tentatives de répondre à toutes les autres questions mentionnées ci-dessus. La performance elle-même est une recherche de personnes et de villes qui améliore les marques de la mort.»
 
La pièce se joue dans un décor à l’allure post-apocalyptique, il s’agit d’un ancien centre hydraulique. Cette représentation aura produit un effet marqué sur le public géorgien. La fin du spectacle est conclue par une standing ovation, des hurlements, des spectateurs en pleurs.
Je suis ému de cette réaction du public, c’est pour moi le vrai spectacle de cette dernière soirée. Un public partagé entre agitation et recueillement. Je me dis que l’on ne fait pas de théâtre pour les mêmes raisons. Dans ce pays où aucune génération n’a connue la paix depuis plus de deux mille ans, l’heure de la reconstitution et de la prospérité est plus que jamais désirée. Cette nécessité se serait-elle assoupie en France ?